Par Fabrice Arfi
Published: 15/05/2008 - 17:16
Fabrice ArfiEnquête
Mediapart a recueilli une dizaine de témoignages concordants et à visage découvert desquels il
ressort que la police a mis à l'écart de la voie publique, contrôlé, fouillé ou arrêté de nombreux
opposants à Nicolas Sarkozy en marge d'une visite du président de la République à Vienne (Isère),
mardi 13 mai. La préfecture de l'Isère estime que "les libertés fondamentales ont été respectées".
Des tracts et des journaux de gauche saisis ; des représentants de la CGT écartés de la foule venue
saluer le président de la République ; des militants de la LCR emmenés au poste de police et
interrogés sur les raisons de leur engagement ; une jeune fille menottée par les forces de l'ordre,
puis relâchée à la fin de la visite présidentielle... Plusieurs témoignages concordants recueillis par
Mediapart accusent aujourd'hui les services de police d'avoir fait preuve d'un zèle tout particulier en
marge de la venue, le 13 mai dernier, de Nicolas Sarkozy à Vienne (Isère).
Le président de la République s'était rendu pendant deux heures dans cette ville située à une
trentaine de kilomètres au sud de Lyon pour fouetter les consciences sur le «pouvoir d'achat» des
Français. En marge de la visite officielle, de nombreux opposants à la politique de M. Sarkozy, affiliés
à un parti, à un syndicat ou simples citoyens, étaient venus se poster sur la place Miremont quelques
dizaines de minutes avant le passage du cortège présidentiel. Ils ont discrètement été évincés de la
voie publique après avoir fait l'objet de contrôles d'identité, de fouilles ou même d'interpellations
policières.
Des photos prises par un journaliste de l'AFP, seulement diffusées sur le site du quotidien Libération
le jour même, peuvent d'ailleurs témoigner d'une partie de ces incidents.
Le procureur de la République de Vienne, Franck Rastoul, avait, au préalable de la visite élyséenne,
pris des réquisitions judiciaires autorisant un certain nombre d'interventions des forces de l'ordre
pour assurer la sécurité du chef de l'Etat en vertu de l'article 78-2 du Code de procédure pénale.
«C'est tout à fait classique. Les vérifications autorisées portaient sur la législation sur le port d'armes
et de possibles actes de terrorisme», a expliqué le magistrat à Mediapart.
Mais d'après la dizaine de témoignages que nous avons recueillis, il apparaît que ce fut plutôt la
liberté d'expression (à tout le moins celle d'aller et venir sur la voie publique) d'opposants au
président de la République qui était placée, ce mardi 13 mai, dans le collimateur des autorités.
L'Elysée n'a pas donné suite à nos sollicitations sur le sujet.
"Soit vous nous suivez gentiment, soit cela va mal se passer"
«Une heure environ avant l'arrivée de M. Sarkozy, vers 10h30, nous étions avec quatre copains du
syndicat derrière les barrières de la place Miremont, comme plein d'autres gens», relate Jean-Michel
Rabut, responsable CGT à Vienne.
«Nous ne portions ni banderoles, ni drapeaux, ni autocollants, rien du tout, et là, nous avons été
montrés du doigt par le maire UMP de Vienne, Jacques Remiller, que je connais. Des policiers des
Renseignements généraux et le sous-préfet sont venus nous voir pour nous dire qu'ils ne
toléreraient pas notre présence au moment du passage de Sarkozy. Des policiers ont ensuite voulu
procéder à notre contrôle d'identité. Ils nous ont emmenés dans une petite rue à l'écart en nous
disant : «Soit vous nous suivez gentiment, soit cela va mal se passer.» Après quoi, les policiers ont
affirmé que nous avions interdiction d'approcher la place Miremont et plusieurs CRS sont arrivés
pour nous boucher la voie. Ils disaient: "Ce sont les ordres"», continue le syndicaliste.
Son témoignage a notamment été confirmé à Mediapart par Armand Azzola, un autre membre de la
CGT, également présent sur les lieux. «Je n'ai jamais vu cela !» reprend M. Rabut, encore
passablement échaudé deux jours après les faits. «C'est du grand n'importe quoi qui ressemble fort
à un déni de démocratie. Et il faut bien voir que parmi les cinq personnes de la CGT il y avait deux
femmes de 55 ans. Vous pensez la révolution qu'on allait faire...»
Plusieurs étudiants et lycéens interrogés par Mediapart, qui se souviennent d'une présence policière
«très impressionnante» sur place, évoquent des manoeuvres d'«intimidation physiques et verbales»
des forces de l'ordre. C'est ce qu'affirme notamment Samy Dichy, étudiant de 23 ans : «Plusieurs
policiers en civil se sont glissés au milieu des gens. Ils provoquaient verbalement les jeunes en
disant qu'il ne fallait pas gêner le président, empêchaient de lever les bras, puis les ont éloignés.»
Le témoignage d'un journaliste de l'AFP
D'autres ont eu, ce jour-là, le loisir de visiter le poste de police local. Ce fut le cas de Leslie Salata, 23
ans, membre de la Fédération syndicale étudiante (FSE), et de Yael Bardy, lui aussi étudiant, et
sympathisant du parti trotskyste d'Olivier Besancenot, la LCR. «J'avais sur moi une trentaine de
tracts contre la réforme Darcos de l'éducation nationale et environ trois cents concernant des
élections législatives partielles à venir dans le Rhône», relate Yael Bardy.
«Je me suis retrouvé dans la foule, poursuit-il. Au bout d'un quart d'heure, des policiers en civil sont
venus pour un contrôle. Mon sac a été ouvert, mes tracts saisis, et ils m'ont emmené au poste sans
la moindre explication. J'y suis resté deux heures. Le ton était cordial mais ils m'ont quand même
interrogé sur pourquoi je suis entré à la LCR, comment et par qui. J'ai répondu, sans donner de
noms.»
Leslie Salata, étudiante, membre du conseil d'administration de l'université Lyon 2, a également
goûté un bref séjour au commissariat. «Nous étions place Miremont avec un camarade. La BAC
[brigade anti-criminalité, NDLR] est venue nous contrôler. Il était environ 11h15 du matin. J'avais des
tracts pour la manifestation du 15 mai et d'autres sur lesquels il y avait écrit «Sarkozy, chien de la
bourgeoisie, dégage d'ici». Je n'avais pas mes papiers sur moi, mais mon ami oui. Quand les policiers
nous ont dit qu'ils voulaient nous emmener au poste, j'ai demandé le motif. Personne n'a su me
répondre ! L'interpellation s'est bien passée. Les policiers ont été très gentils, mais au poste ils ne
savaient absolument pas sur quoi m'interroger. C'était quand même ridicule cette loi d'exception
pour nous...»
Un jeune homme arborant une pancarte sur laquelle ont pouvait lire "La France, c'est 62 millions de
personnes et pas seulement ceux qui possèdent une carte Gold" a, quant à lui, fini sa manifestation
solitaire dans une camionnette de police, comme le montre une vidéo mise en ligne sur le site
Dailymotion.
Une autre personne a également fait l'objet d'une interpellation, plus musclée celle-là, avec
menottage à la clé. L'instant a été immortalisé par un photographe de l'Agence France-Presse (AFP),
Jean-Philippe Ksiazek. Les photos, très "parlantes", ont été diffusées dès le 13 mai au soir sur le site
LibéLyon. «J'ai pu constater que, systématiquement, les jeunes qui avaient des tracts, des journaux
ou des autocollants de gauche ont été contrôlés, fouillés ou arrêtés, puis éjectés à au moins deux
cents mètres du lieu de passage de Nicolas Sarkozy», raconte Jean-Philippe Ksiazek. «La fille que l'on
voit menottée sur les photos avait refusé de se laisser fouiller. D'autres se sont vu confisquer des
piles de journaux, comme Rouge ou L'Humanité», poursuit le journaliste.
Les pro-Sarkozy autorisés à quitter le travail plus tôt
Sous la signature «Marina de Vienne», une jeune femme a déposé dans la journée du 13 mai un
témoignage sur le site alternatif Rebellyon qui laisse sérieusement à penser qu'elle est cette
personne menottée que l'on voit sur les photos de l'AFP.
«Je sors de garde à vue, affirme-t-elle sur Internet. Je n'ai pas manifesté, j'ai simplement usé de mon
droit de citoyenne française: la liberté d'expression. J'ai passé deux heures et demie en garde à vue
parce que je portais deux affichettes format A4 avec les phrases suivantes : «L'ordre mon cul, la
liberté m'habite / Certains l'ont choisi d'autres le subissent». Je n'ai pas haussé le ton, je n'ai pas
engendré une quelconque révolte, manifestation ou rébellion, je n'ai interpellé aucun passant, je
n'ai parlé à personne. Je ne suis pas connue des services de police, je n'appartiens à aucun parti
politique, je ne suis pas syndiquée mais... selon l'ordre public, je n'ai pas le droit d'exprimer mon
opinion personnelle en la présence du président de la République française, je suis accusée de
troubles à l'ordre public, je n'ai pas eu de récépissé de mon arrestation et je n'ai pas obtenu de
double de ma déposition au commissariat. »
Selon la préfecture de l'Isère, la Brigade anti-criminalité (BAC) a procédé au total à sept vérifications
d'identité et deux interpellations pour «outrage et rébellion». Sans que les procédures n'aillent
toutefois jusqu'au bout, concède David Coste, le directeur de cabinet du préfet. «Il n'y a pas eu de
garde à vue. Les personnes ont été relâchées assez rapidement. Il faut bien voir que, pour nous,
l'enjeu c'était la sécurité du chef de l'Etat. Sur une vidéo qui circule, on le voit qui reçoit quelque
chose au visage», assure M.Coste, qui précise que «toutes les libertés fondamentales ont été
respectées».
Mais si certains ont été empêchés physiquement d'assister au passage de Nicolas Sarkozy devant la
Salle des fêtes de Vienne, d'autres y ont été sincèrement invités. La centaine de salariés d'Advivo,
l'office HLM de la ville de Vienne présidée par le maire UMP de la commune, ont par exemple reçu
dans la matinée du 13 mai un mail de la direction générale qui stipulait : «Compte tenu de la visite
du Président de la République, ce jour, à la salle des fêtes de Vienne, le personnel qui le souhaite est
autorisé à sortir à 11 heures 30 en informant au préalable son directeur de service.»
Quand j'ai vu les photographies de l'AFP publiées le 13 mai par le site LibéLyon, où l'on voit des
policiers saisir des tracts de militants et une jeune fille menottée, j'ai tout de suite décidé de me
mettre sur cette histoire. De fil en aiguilles, j'ai pu récupérer les témoignages concordants de
plusieurs témoins et/ou militants anti-Sarkozy qui ont accepté de se livrer à visage découvert. Mis
bout à bout, ces témoignages donnent, à mon sens, l'image assez inquiétante d'une présidence de la
République qui, à trop vouloir soigner son image, empêche ses opposants de s'exprimer au motif de
la sécurité du chef de l'Etat. Il est regrettable que l'Elysée n'ait pas donné suite à nos demandes
d'interviews.